Le Graal étoilé de la roselière sauvage

Réveillé par Bach, dimanche 16 décembre à 6h30 du matin. Il fait noir, le brouillard est givrant, et l’envie de rester au lit une option fort intéressante. Mais si la météo dit vrai, dans deux heures le Pont de Normandie se réveillera sous un beau ciel bleu. Et je me suis donné rendez-vous avec une bande de ravissantes panures à moustaches, résidentes à l’année de la gigantesque roselière de l’estuaire de la Seine. C’est à une 1h15 de voiture ; l’idée est d’y arriver à temps pour le lever de soleil, avec une image bien précise en tête – celle des oiseaux jouant à cache-cache entre les tiges de roseaux givrés, réchauffés par une douce lumière dorée.

Une photo de panure à moustaches réalisée lors d’une précédente sortie, en avril 2018. © Oeil Sauvage / Richard Holding

Bien sûr, quand on part en mission photographique avec une image bien précise en tête, on revient souvent avec quelque chose de complètement différent (lire à ce propos mon histoire sur l’écureuil transformé en pigeon !). C’est une des lois de la photographie animalière, et c’est ce qui rend cette passion si palpitante – la nature a beau respecter une certaine routine, il y aura toujours place pour la surprise et l’imprévisible. Et vous l’aurez compris : si je vous raconte cette histoire aujourd’hui, c’est que j’ai photographié tout à fait autre chose que des mésanges moustachues. Suspense…

A mesure que j’approche de ma destination en voiture, je commence sérieusement à douter que je verrai le soleil se lever, vu les épaisses nappes de brouillard qui enveloppent le parc naturel des boucles de la Seine. Mais soudain, comme par magie, à quelques kilomètres de l’estuaire le voile se lève, le ciel s’affiche en bleu, et le soleil se met à briller timidement au-dessus de l’horizon.

Arrivé enfin sur place, je suis accueilli par un faucon crécerelle, perché tout en haut d’un arbre mort. Trop exposé pour tenter une photo. Un peu plus loin, j’entends la conversation si caractéristique des mésanges à longue queue, des oiseaux peu farouches et socialement très intégrés qui se déplacent toujours en groupe de 10, 15, 20 individus.

Les mésanges à longue queue ont une silhouette similaire aux panures à moustaches © Oeil Sauvage / Richard Holding

Arrivé à l’observatoire, je déchante très vite. Il n’y a pas grand chose à voir ! Quelques canards, des pies, une spatule blanche, un petit groupe de barges… Tout trop loin. Mais tout à coup, dans les premiers buissons, là devant moi, de touts petits oiseaux s’activent, de branche en branche. Je pense à des pouillots ou des roitelets, mais non ! Ils émettent un son qui m’est inconnu. A cette heure-ci, le soleil en face de moi est une gigantesque ampoule dorée, qui éclaire le paysage d’une magnifique lumière à contre-jour, presque déjà trop fort.

Cisticole des joncs, qui me regarde droit dans les yeux ! © Oeil Sauvage / Richard Holding

Finalement, je l’ai presque ma photo rêvée – enfin, j’ai la lumière, mais pas les roseaux ni les bons oiseaux ! Ce que j’observe et photographie pour la première fois de ma vie, ce sont des cisticoles des joncs, de magnifiques petits passereaux avec un bec allongé, courbé, des plumes marrons et noires sur le dos, et un menton tout blanc.

Très content de cette découverte, je continue la petite aventure en me rendant à un autre observatoire, à 5mn à pied du premier. En chemin, je croise un beau rouge-gorge funambule.

Il doit faire 2 ou 3 degrés à peine ce matin-là, mais Georges a la technique pour se rester en chaud – se mettre en boule ! © Oeil Sauvage / Richard Holding

Le deuxième observatoire couvert s’avérera très décevant. Je ne m’attarde pas, je file à un autre coin de la roselière, pour tenter d’y voir les fameuses petites panures à moustaches. Mais à peine ai-je garé la voiture que je remarque un grand rapace, survolant de manière hasardeuse les roseaux. C’est le busard des roseaux justement, qui cherche son petit-déjeuner. Il se pose sur un petit arbre, situé sur le sentier de découverte. Etant complètement à découvert, je ne me fais pas d’illusion, j’aurai beau m’avancer à quatre pattes, il ne se laissera pas prendre de la sorte ! Et en effet, le voilà qui s’envole plus loin.

Je m’enfonce dans la roselière. C’est très calme ici, malgré le bruit de fond des véhicules traversant le Pont de Normandie. Je suis seul et pendant de longues minutes je ne croise ni n’entends aucun animal. Mais revoilà le busard, que dis-je, les busards ! Ils sont deux, à tournoyer dans le ciel. De bien beaux rapaces – les plus grands des busards. Je me pose sur mon petit tabouret, quelque peu caché dans les roseaux, et j’attends ; ne sait-on jamais, peut-être que l’un des deux finira par s’approcher un peu, pour la photo. Et en effet, peut-être était-il aveuglé par le soleil, toujours est-il qu’il passe presque au-dessus de moi, mais toujours assez haut dans le ciel, suffisamment près en tout cas pour me laisser avec un beau souvenir.

Le busard des roseaux © Oeil Sauvage / Richard Holding

L’instant d’après, trois choses se passent en un temps très court : d’abord je vois enfin la silhouette d’une ou deux panures à moustaches qui surgissent mystérieusement de je-ne-sais-où, émettant leurs petits “ping ! ping !” si formidables. Impossible cependant de les trouver dans le viseur. Puis je remarque un passereau à une cinquantaine de mètres sur la droite, perché en haut d’un petit arbre – un tarier pâtre, l’un de mes oiseaux préférés. A peine l’ai-je reconnu qu’il fonce droit dans ma direction ! Il se pose, pour mon plus grand bonheur, sur un chardon géant, à quelques mètres juste devant moi, parfaitement bien éclairé.

Il ne doit pas être très sensible des pattes, pour se poser de la sorte ! © Oeil Sauvage / Richard Holding

Immédiatement après, c’est un autre oiseau qui surgit de la végétation. Troglodyte mignon ? J’en avais vu un tout à l’heure, dans les roseaux. Non, celui-ci est à nouveau un cisticole des joncs ! Raté, il s’envole, mon appareil ne parvient pas à faire la mise au point. Il n’est pas allé bien loin, 3 mètres à peine, mais il a complètement disparu de ma vue. Je m’approche tout doucement – le revoilà ! Il est presque à hauteur du sol, et me regarde d’un œil bien éclairé.

© Oeil Sauvage / Richard Holding

Plutôt content de cette matinée, je regagne ma voiture qui m’attend sagement sur l’aire de repos. Je suis garé juste en face de la réserve naturelle, les roseaux sauvages à perte de vue. Je déguste mon sandwich tout en admirant le vol de chasse d’un busard des roseaux, là-bas au loin. Puis un autre, qui semble voler dans ma direction. Curieux… il s’approche de plus en plus, ce n’est pas commun pour un rapace. Je prends les jumelles, et là, stupéfaction ! Ce n’est point un rapace, c’est une sorte de héron. Serait-ce un… Sacrebleu ! L’appareil photo est rangé dans son sac… je fais au plus vite, sort maladroitement de la voiture et vise sans trop réfléchir aux réglages pour photographier comme je peux ce curieux animal volant – c’est un butor étoilé !

Une première observation pour moi… Et quelle première ! © Oeil Sauvage / Richard Holding

J’en reste littéralement bouche-bée… Cet oiseau très très rare passe son temps dissimulé dans la végétation des zones humides, son plumage lui servant de superbe camouflage. C’est un peu le Graal pour beaucoup d’ornithologues, naturalistes et photographes, surtout quand on sait qu’il n’y a que quelques centaines d’individus à travers le pays… Et là, sans prévenir, le voilà qui passe au-dessus du parking, tout tranquillement, sans que personne ne le remarque ! C’est presque trop facile, mais je sais que c’est un moment spécial qui me marquera pour toujours… Une situation similaire était arrivée à un couple d’amis, partis en voyage dans la baie de San Fransisco pour espérer y voir, entre autres, le balbuzard pêcheur – après l’avoir cherché en vain dans son milieu naturel, c’est finalement sur le parking d’un centre commercial qu’ils ont fini par voir un individu !

Pour en revenir au butor, il a une caractéristique qui devrait intéresser les chanteurs : c’est un oiseau qui, très curieusement, ne chante pas avec les poumons, mais avec… l’oesophage ! Je n’ai encore jamais entendu ce chant d’amour, qu’il émet à la saison des amours, à l’aube et au crépuscule,  mais si vous écoutez les enregistrements, c’est vraiment très surprenant… (je vous conseille cette petite chronique de 3 minutes que lui a consacré France Culture).

Après une telle observation, on est forcément tout émoustillé à l’idée que d’autres surprises nous attendent peut-être au prochain buisson, chemin, tournant. L’après-midi, je change de lieu pour varier les plaisirs. Je revois plusieurs busards des roseaux, mais aussi des rapaces plus communs, tels des faucons crécerelles et des buses variables.

Le vol bas, si caractéristique du busard des roseaux © Oeil Sauvage / Richard Holding

Quelques bruants jaunes, un nouveau tarier pâtre, l’habituel rouge-gorge… Et puis c’est tout. Le ciel se voile, la nuit commence à tomber, le brouillard recouvre à nouveau le monde. Il est temps de rentrer, de trier les photos, et d’écrire cette histoire. De rêver, enfin. Se réjouir de ces moments uniques, en se disant qu’on fait bien de profiter de toute la richesse avifaunique qui nous entoure, avant qu’elle ne soit plus qu’un souvenir de littérature illustrée. Car oui, c’est une triste réalité : beaucoup d’oiseaux et d’insectes sont en déclin…

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5 Replies to “Le Graal étoilé de la roselière sauvage”

  1. Merci pour ce partage Richard, comme d’habitude on s’y croirait, les précisions et détails que tu donnes font vivre cette histoire, j’adore !

  2. wahouuuuu c’est un plaisir de vous accompagner dans cette lecture et avec les photos c’est comme si on y était …… merci !

  3. Eh oui, on fait toujours les observations les plus inattendues sur le parking, au moment de partir ! Merci pour cette belle histoire qui nous évoque les nôtres aux USA effectivement, ou en France !

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